Apologie pour l'histoire continue ou les carnets d'un médiéviste
Les médiévistes s'empoignent autour de la réforme des universités, autour de la rénovation du CNRS, voire à propos de la transmission du savoir antique via les latins ou les arabes... mais à propos de la loi sur les archives qui devrait être votée par les députés le 29 avril, rien. Seuls les historiens contemporanéistes s'effraient et réagissent.
Les faits: on a entrepris actuellement une refonte de la loi sur les archives en France et les propositions ne vont pas dans le sens d'une ouverture des archives qui soit plus large! Tandis qu'il est de bon ton de railler le Vatican, ses méfait et de stigmatiser les complots sombres qui se trameraient sous la coupole de Saint-Pierre, on oublie que les plus secrets documents de l'archivio segreto ont été, eux, bien ouverts au public. A l'inverse, les archives de la République française, elles, se ferment, discrètement. Certaines ne seront plus jamais consultables ; certains délais de consultation pour d'autres vont encore augmenter ; les dérogations seront plus dures à obtenir.
On aurait tort d'y chercher un esprit de corps des historiens, visant à se réserver l'accès et à empêcher les amateurs d'y toucher. On ne leur a pas demandé leur avis et ils seront soumis aux mêmes difficultés que les autres. Ce qui est en jeu, ici, c'est une fois de plus la confusion entre l'histoire critique, scientifique et le travail de mémoire de la nation. Museler les
De temps à autres, le monde des historiens se laisse emporter par des frayeurs un peu lascives, c'est si bon de se faire peur... C'est le cas actuellement, à la suite de la publication d'un ouvrage de l'historien Sylvain Gouguenheim, intitulé Aristote au Mont-Saint-Michel, qui semble vouloir relativiser l'importance du vecteur arabo-musulman pour la transmission du savoir grec et oriental antique vers un Occident médiéval jugé excessivement « barbare », selon lui. Evidemment, la doxa nous enseigne que la transmission du savoir et notamment d'Aristote nous est parvenue en grande partie grâce aux arabes, au cours du Moyen Âge. Si Gouguenheim a bien argumenté son propos, c'est une controverse de taille qui naît ici -on en manquait, c'est une excellente chose. On va bien s'amuser.
A condition d'éviter deux écueils. Le premier est le politiquement correct ou incorrect: attaquer de la sorte la culture arabo-musulmane semble folie à notre époque policée et polissée... mais en même temps, le risque de récupération par les sectateurs de tout acabit et les racistes primaires est réel. Ne faire le lit d'un irénisme pro- ou d'un extrémisme anti-musulman, rester hors du champ politique: ce sera bien difficile, mais nécessaire. Le second écueil tient tout simplement en la manière de la critique. Car, il faut bien l'admettre, quand j'entends parler de ce livre, ces derniers jours, c'est au travers de
En pleine tempête de neige, découverte d'Autun, inattendue. Autun, ville heureusement sèche de touristes, toute petite, toute sereine, avec ses devantures d'un autre temps, ses façades assombries par la crasse des siècles. Autun, la prestigieuse ville d'Auguste, aujourd'hui un corps frêle et beau, flottant dans un manteau d'enceintes devenu trop large. De la salle capitulaire, perchée sur une des branches du transept de la cathédrale, au travers des vitraux, on contemple les prairies verdoyantes, presque à portée de main: rien n'a bougé depuis huit siècles -vingt siècles? Les chaînes d'hôtel ont été réléguées justement extra muros: on y loge bien mieux à l'hôtel du commerce, devant la gare: il n'y a pas de wifi, heureusement. Le musée d'Autun, le musée Rolin (du nom du célèbre chancelier bourguignon, l'enfant du pays), disperse de petits trésors en quelques salles désuètes, juste à côté de la vieille prison XIXe s. désaffectée, en rotonde.
A vingt kilomètres, Bibracte, la grande capitale celte, sur le Mont-Beuvray, abandonnée pour Autun peu après l'écrasement des Gaulois par César. Perdue sous la neige, Bibracte est comme un fantôme et un gigantesque musée lui rend un peu de chair et d'os. L'esprit de François Mitterrand semble se partager entre ici et Solutré.
Contradictions entre deux mondes: le vieux Bibracte décharné que l'on rhabille à coup de tissu muséographique
Roger Chartier est entré au Collège de France voici quelques semaines. Une juste consécration pour celui d'entre nous qui a le plus réfléchi sur l'écriture, la lecture, l'imprimé et le manuscrit ces dernières années, lui qui a tant apporté et continue à tant apporter à la connaissance de l'homme écrivant et l'homme lisant.
Sa leçon inaugurale, au titre énigmatique, « écouter les morts avec les yeux », n'a guère encore été commentée, pourtant elle mérite une lecture plus qu'attentive. J'y ai glané de quoi réfléchir sur l'histoire, puisque Roger Chartier y établit une différence entre le rôle et le statut de l'historien (dire le passé sous un régime particulier de la connaissance) par rapport à la démarche des architectes des entreprises de mémoire ou encore par rapport à ceux qui racontent des histoires (les écrivains du roman historique)1. Voilà une réflexion qu'il nous faut poursuivre: l'historien ne peut condamner les architectes de la mémoire ou les romanciers du passé. Pas plus que les uns et les autres ne peuvent condamner ou critiquer l'historien, ou encore l'instrumentaliser.
L'historien étudie l'homme ancien en usant d'une méthode critique fondée sur la démarche scientifique héritée des Lumières, il veut écrire le passé historique « vrai ». Mais ce n'est pas la même vérité que recherche l'architecte mémoriel: lui veut reconstruire le
Si Paris est une ville fascinante, elle peut être aussi une ville vaniteuse, perdue dans une fuite en avant épuisante, dont la meilleure illustration reste la circulation à la fébrilité douteuse. J'y cherche toujours des ilots de paix, des endroits où le flux du temps se calme, où le coeur de la ville ralentit, abandonnant sa tachycardie démente. J'en ai trouvé un, magique. C'était tout à l'heure, j'étais à l'affut d'un photographe prêt à me tirer le portrait pour mon passeport, négligeant les photomatons accueillants comme des vespasiennes de gare. J'ai trouvé le « studio henry », perdu sur une grande avenue. Une petite devanture toute désuète, rien en vitrine, juste en très grand, en lettres de bois, sur un fond de planches, façon années '50-'60, « studio henry ». Là, un très vieux monsieur casquetté, habillé comme dans Jean Gabin ou Noël-Noël dans les « Vieux de la vieille », concentré sur une vieille télévision, seul, ne réagissant même pas quand j'ai poussé la vieille porte. Des photos d'identité? Oui, oui, c'est possible... Engoncé dans ses vieux gilets et dans son accent auvergnat, il m'a emmené dans l'arrière-boutique, sombre, sale, le platras tombant... Là, tout au fond, de vieux projecteurs fatigués égratignaient de faisceaux blafards un vieux prie-Dieu poussiéreux -pour les photos de première communion?-, un vieux cube sur lequel je dus m'asseoir