Apologie pour l'histoire continue ou les carnets d'un médiéviste
Une première note de critique, comme promis !
Il est de bon ton, dans les milieux autorisés, d’encenser (ou de descendre en flammes) le prodige de la rentrée littéraire tout goncourisé, Jonathan Littell et ses « bienveillantes ». Soit, un récit de plus usant du cadre de la Shoah et mettant en scène, nécessairement, un monstre nazi, un bourreau. Soit, soit. Un roman de plus. Ce qui me chauffe/m’échauffe les sangs: les trémolos avec lesquels on commente le récit, la façon dont le public reçoit (ou se fait imposer) l’ouvrage : comme un document historique. Comme si la fiction acquérait un faciès véridique et une odeur authentique1.
Voilà bien une erreur critique fondamentale ; les genres sont ici confondus. Littell est né en 1967, il n’est pas historien et ce n’est pas un livre d’histoire qu’il a écrit, il s’en défend d’ailleurs. C’est un roman. Et rien d’autre.
Le climat des horreurs nazies, vous le lirez dans les livres des témoins de l’époque – je viens de terminer du Jorge Semprun : son œuvre est imbibée de ce climat parce qu’il « a fait » Buchenwald. C’est un témoin : sa parole doit être entendue et doit porter, mais on doit la critiquer ; chacun sait que la parole des témoins doit passer au tamis de la critique historique, que ce soit parce que le témoin a pu déformer volontairement ou inconsciemment ce qu’il a vu, que sa mémoire fait défaut, qu’il a pu être influencé par des textes ou des
Baudelaire : « il faut que l’auteur ait un poncif » [en français dans le texte]. Le poncif est un dessin du tapis. Léautaud –j’ai terminé ces jours-ci la traduction de In memoriam – note aussi, le 31 mars 1930 : « André Gide n’écrit pas des livres qu’un autre aussi pourrait écrire. C’est l’un de mes critères dans le jugement d’œuvres littéraires : si quelqu’un d’autre que leur auteur aurait pu les écrire ». Excellent. D’autre part, il faut éviter que le motif du tapis se change en rengaine. L’original devient cliché –bien des auteurs, ayant réussi un bon livre, se mettent à se recopier eux-mêmes… « déballent tout ce qu’ils ont à déballer ».
Encore du Jünger1. Que c’est vrai tout cela ! –et on peut l’étendre non seulement aux bons livres, mais aussi aux « livres qui marchent », qui se vendent bien. Pour preuve la diarrhée de romans ou de bandes dessinées dans le genre Dan Brown, ou encore dans le style guimauve comme les machins de Marc Levy.
Mais revenons au Moyen Âge. On distinguerait donc le « poncif » au sens Baudelaire-Jünger des topoï qui caractérisent une œuvre littéraire (ou « diplomatique », comme une charte) : ces topoï sont donc plutôt de l’ordre de la rengaine, des expressions-types qui reviennent sans arrêt, des tics d’écriture, conscients ou inconscients : des expressions personnelles qui renaissent souvent sous la plume, des traits qui troussés en
A la fin de cette semaine, je présente une communication sur les blogs et l'historien lors d'un colloque scientifique à Florence. Je me suis dit qu'il serait intéressant de la pré-publier sur le web, afin de recueillir vos avis, critiques positives comme négatives, suggestions...pour améliorer mon texte. Une sorte de méta-bloguage collectif! Merci pour vos réactions...
Introduction
Trois ans déjà! cela fait trois ans que je suis dévoré par l'envie de faire le point sur le genre particulier qu'est le weblog et la façon dont les historiens l'appréhendent ou, plus ambieusement, comment ils devraient l'appréhender selon moi. C'est un sujet difficile: il s'agit de parler du métier d'historien et de ses liens avec une « relative » nouveauté technologique: pas de réelle théorisation de l'histoire, pas de nouvelle approche des sources ici, mais un nouvel instrument de publication dont l'impact dans le monde de l'écrit reste euphorique et impressionnant. En somme, je tente ici quelques réflexions d'historiographie immédiate et d'historiographie prospective. Mieux, il s'agit de penser cet instrument en considérant ses incidences sur les méthodes de la critique historique1.
1. Définitions
Avant toute chose, qu'est-ce qu'un blog? Il faut aborder l'objet de manière large. Revenons au décollage du web dans les années '90. Le réseau, rappelons-le, est au départ une création
Un des champs de bataille essentiels de la campagne présidentielle se situe sur le web, sur les forums, sur les sites des grands journaux, sur les blogs politiques ou approchants. On sait que ces derniers se retrouvent dans des réunions de « blogage en direct », que les journaux ouvrent leurs articles et comptes rendus de débats aux commentateurs.
Je m'étonnais donc de la quantité des commentaires et de leur qualité relative, de la répétition des arguments qui s'amoncellent comme un tapis de bombe lancé par une escadrille de B52 américains sur la toile, du côté caricatural d'autres, quel que soit le candidat contre lequel ils s'acharnent -et ce côté caricatural est souvent rehaussé par une orthographe tellement piètre qu'elle ôte toute crédibilité à son auteur.
Mais je commettais, en lisant ces commentaires de manière brute, un grave péché de critique historique: il faut soumettre tous ces commentaires au principe de critique historique que l'on appelle la critique d'attribution: à qui attribuer un texte réellement, qui en est l'auteur, dans quel contexte et pourquoi? Or, le principe premier du commentaire de blog ou d'article sur le web est son anonymat relatif, son caractère d' « un parmi d'autres » qui lui donne sa légitimité comme expression d'un individu composant une société de citoyens - une société vue donc comme un ensemble d'unités formant un tout. A première vue, perdue
Quelques jours après le colloque de Florence, un petit point. Cette réunion scientifique a apporté beaucoup à propos de l'écriture électronique de l'histoire. On y a dit l'effroi face aux prises de position des historiens en la matière, jugées à juste titre insuffisantes: travaux peu importants malgré les apparences, utilisation moindre, potentialités inexploitées. Et puis, il semblerait que le public ait changé, on toucherait peu les spécialistes, voire de moins en moins... et de plus en plus le grand public! La situation semble d'autant plus complexe que certains historiens déçus en reviendraient presque au papier. Le public professionnel semblerait plus résigné que convaincu... La publication électronique n'est-elle donc qu'une mode, dans le milieu des chercheurs historiens?
Prétendre cela serait une façon aisée, superficielle, irresponsable, de régler le problème de l'édition électronique, le recours au web dans les disciplines de l'historien et de l'archéologue. Le public change, il est plus large certes, mais est-ce un tort? Non, loin de là: c'est bien notre vocation d'ouvrir nos travaux au commun des mortels, au delà de la sacrosainte vulgarisation, ou pour parler plus poliment, « divulgazione ». Trop longtemps on a fait deux poids deux mesures, d'une part une recherche scientifique de haut niveau, de l'autre une divulgazione, vulgarisation pour le grand public, et entre les
L'anthropologie m'attire de plus en plus, de même que la sociologie, comme sciences et pour leurs méthodes. Je reviendrai une autre fois sur les parallélismes entre l'histoire et ces autres sciences d'explication de l'homme en société et de la société tout court.
Au fil de recherches sur le web, affairé à descendre dans les couches les plus profondes de l'internet, je me suis retrouvé face à une revue d'ethnographie en ligne, une revue de jeunes ethnologues ou anthropologues. Une revue essentielle, puisqu'elle permet à des jeunes de se faire les dents, de s'aguerrir, de se frotter au regard d'autrui.
Là, un article sur la messe tridentine, cette messe latine de Pie V remise à l'honneur par le pape tout récemment, et qui fait les délices des tradis endimanchés et excités. Le jeune chercheur suisse qui s'attaque à l'ethnographie d'une messe tridentine est à la fois courageux et a du flair: s'il y a bien des communautés qui méritent un regard d'ethnographe, ce sont celles-là.
Mais sujet difficile aussi. Et l'apprenti ethnographe tombe dans le piège: sans connaissance un peu exercée des rituels chrétiens en général, sans quelques notions de théologie élémentaire et d'histoire du christianisme et de l'Eglise, le voilà qui enfonce des portes ouvertes sur la « présence réelle », sur la messe en tant que célébration aux parties complexes mais justifiables
Roger Chartier est entré au Collège de France voici quelques semaines. Une juste consécration pour celui d'entre nous qui a le plus réfléchi sur l'écriture, la lecture, l'imprimé et le manuscrit ces dernières années, lui qui a tant apporté et continue à tant apporter à la connaissance de l'homme écrivant et l'homme lisant.
Sa leçon inaugurale, au titre énigmatique, « écouter les morts avec les yeux », n'a guère encore été commentée, pourtant elle mérite une lecture plus qu'attentive. J'y ai glané de quoi réfléchir sur l'histoire, puisque Roger Chartier y établit une différence entre le rôle et le statut de l'historien (dire le passé sous un régime particulier de la connaissance) par rapport à la démarche des architectes des entreprises de mémoire ou encore par rapport à ceux qui racontent des histoires (les écrivains du roman historique)1. Voilà une réflexion qu'il nous faut poursuivre: l'historien ne peut condamner les architectes de la mémoire ou les romanciers du passé. Pas plus que les uns et les autres ne peuvent condamner ou critiquer l'historien, ou encore l'instrumentaliser.
L'historien étudie l'homme ancien en usant d'une méthode critique fondée sur la démarche scientifique héritée des Lumières, il veut écrire le passé historique « vrai ». Mais ce n'est pas la même vérité que recherche l'architecte mémoriel: lui veut reconstruire le
Sur un ovni dans la littérature scientifique, le genre d'ouvrage qui ne sera lu que pour être massacré ou adoré1.
Philippe Artières -dont les préoccupations (habilitatoires?) sur les écritures ordinaires se rapprochent des miennes, lui sur l'époque contemporaine, moi sur le Moyen Âge- a convoqué une tripotée d'historiens contemporanéistes autour d'un dossier d'archives acheté sur un marché aux livres anciens à Paris. Une centaine de feuillets de la fin du XIXe s à 1944, un dossier intitulé d'un coup de crayon "Procès Bertrand" par un archiviste (?) sur la liasse. Des bribes de vie éparses, jetées çà et là sur des feuilles: des morceaux de la vie de Joseph Daniel Bertrand, banquier à Lille dans l'entre-deux-guerres, autour d'un procès qui le voit condamné pour faux et fausse dénonciation d'un ex-gendre notaire. Celui-ci, divorcé de la fille de Joseph Daniel Bertrand, est accusé par une lettre "anonyme" d'être un margoulin en affaires. Cette lettre serait-elle de la plume du banquier Bertrand? Des graphologues, experts en écriture, archivistes paléographes pensent découvrir le pot-aux-roses. Le dossier tourne autour de cette histoire, il émane de Joseph Daniel Bertrand.
L'autre dynamique du livre, la principale, consiste en la mise en place d'un cadavre exquis par cinq historiens qui s'emparent chacun du dossier, l'analysent chacun de leur côté puis se retrouvent pour